Décryptage : l’eau au Moyen-Orient

Au Moyen-Orient, l’eau a toujours été appréhendée comme une ressource rare et sacrée. Très présente dans les mythes sumériens et akkadiens, la symbolique de l’eau a nourri les systèmes de croyances des Hébreux et des Arabes. Le caractère de l’eau comme source de vie et comme fondatrice de grandes civilisations avait déjà été noté au Vème siècle av. J-C par l’historien grec Hérodote, qui qualifiait l’Egypte de « don du Nil ».

C’est que le Moyen-Orient présente un milieu bioclimatique délicat : si l’eau, contrairement à l’idée reçue, ne manque pas, il faut préciser que celle-ci est très concentrée dans l’espace et que les lieux arides et désertiques sont très nombreux. Les sociétés humaines ont donc très tôt aménagé leur milieu naturel pour optimiser leurs ressources hydriques. L’eau est donc un enjeu de pouvoir, car enjeu de développement économique et social. La pression sur les ressources hydriques au Moyen-Orient entraîne donc des conflits à petite échelle, entre les Etats, et à grande échelle, entre les acteurs locaux.
Dans ce premier article, nous proposons une présentation générale des enjeux liés à l’eau au Moyen-Orient. Après avoir présenté l’inégale répartition géographique des ressources hydriques (I), nous évoquerons les enjeux posés par les trois grands bassins fluviaux de la région : Nil, Tigre-Euphrate, Jourdain (II), avant de terminer par des considérations plus générales sur la gestion des ressources à l’avenir (III).

I – Géographie de la répartition des ressources en eau

• Contre les généralisations abusives, l’approche multiscalaire

Abib Hayeb (1998) relève que les discours sur les ressources en eau font souvent l’objet de généralisations abusives. Ainsi, le Moyen-Orient est souvent considéré comme une région pauvre en ressources hydriques, rendant la production agricole, voire la vie en général, difficiles. L’approche multiscalaire est souvent négligée. En effet, si à petite échelle (grandes distances), le Moyen-Orient apparaît comme une région au climat aride, où les espaces de déserts sont nombreux, à grande échelle, les situations varient très fortement. Il est vrai que certaines régions sont classées parmi les plus pauvres en eau, comme Gaza. Mais d’autres sont riches en ressources hydrauliques, comme les vallées fluviales, et certaines sont même des zones marécageuses, comme le delta du Chatt-el-Arab en Irak, formé par la confluence du Tigre et de l’Euphrate.
Ainsi, la question de l’eau au Moyen-Orient est moins un problème de quantité que de répartition.

• La répartition inégale des ressources

Le Moyen-Orient forme une longue bande aride qui n’est interrompue qu’accidentellement par des zones où les précipitations sont abondantes (autour de 500-700 mm/an), par exemple les montagnes du Liban, de la Palestine, du Yémen. En revanche, une bonne partie du Moyen-Orient est située au Sud de l’isohyète (ligne imaginaire reliant des points d’égales précipitations) indiquant les 300 mm/an. Cependant, les précipitations n’ont qu’un effet limité du fait de leur concentration sur la saison d’hiver (octobre-février). Par conséquent, le débit et les crues des cours d’eaux sont irréguliers au fil de l’année, en plus d’être irréguliers entre les années. Il en va de même pour l’alimentation des nappes phréatiques. Cela pose le problème de la conservation des eaux.

Ainsi, dans cette région aride du globe, les fortes concentrations humaines ne se situent pas là où il pleut le plus, mais le long des fleuves qui permettent l’irrigation permanente pour l’agriculture et l’approvisionnement en eau des villes. Les fleuves ont donc toujours fait l’objet d’un immense intérêt. L’historien grec Hérodote (Vème siècle av. J.-C.) qualifie ainsi l’Egypte de « don du Nil ». Les trois grands bassins fluviaux du Moyen-Orient sont le Nil (concentrant plus de 80 millions de personnes sur ses rives, du Sud-Soudan à la Méditerranée) ; le Tigre et l’Euphrate (40 millions de personnes) ; le Jourdain (15 millions de personnes). Au total, ces trois fleuves fournissent 160 à 200 milliards de mètres cubes par an.

Si on raisonne par Etat, les ressources en eau sont très inégalement réparties. Habib Ayeb (1998) note que la Turquie et l’Irak disposent de plus de 4000 mètres cubes par personne et par an, et le Liban, environ 300 m³/personne/an, ce qui est au-dessus de la moyenne de la région (1800 m³/personne/an). La Syrie et l’Egypte disposent d’environ 1200 m³/an/hab, légèrement au-dessus. En revanche, des pays se situent en dessous de la tranche critique de 500 m³/an/hab : Israël et la Jordanie disposent de 300 m³/an/hab, et les Territoires palestiniens (Cisjordanie-Gaza) de moins de 200 m³/an/hab. Ils sont dans ce que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) appelle une situation de « stress hydrique ». Le Moyen-Orient présente donc le paradoxe de bénéficier de beaucoup d’eau à l’échelle régionale, mais de voir de nombreuses zones être en pénurie chronique, à l’échelle locale.

• L’incertitude des chiffres

Pour Hayeb, la représentation du Moyen-Orient comme région de pénurie hydrique vient, outre d’une confusion des échelles géographiques et d’une dramatisation volontaire, d’une « bataille des chiffres » autour de l’eau. En effet, la gestion des ressources hydriques est un enjeu politique, les chiffres reflétant des stratégies des Etats pour obtenir le partage le plus favorable. Ainsi, pour limiter les quantités d’eau à libérer vers l’aval, l’Etat d’amont tente de réduire l’importance de l’apport moyen du cours d’eau qui le traverse. Au contraire, les Etats en aval chercheront à faire valoir des chiffres beaucoup plus faibles pour tenter de limiter la consommation de l’Etat en amont.

Carte : La problématique de l’eau au Moyen Orient

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Carte : l'eau au Moyen-Orient (Amiot) - légende

II – Les problématiques autour des trois grands bassins fluviaux

Nous nous proposons d’esquisser les enjeux liés aux trois grands fleuves du Moyen-Orient. Une analyse de détail fera l’objet d’articles ultérieurs.

• Le Nil

Le Nil, long de 6 671 km, draine un bassin de 2,8 millions de km². Les problématiques sont centrées sur l’Egypte, pays pour lequel l’apport du fleuve est vital. Le fleuve fait très tôt l’objet d’un aménagement. En 1956, le président Nasser décide la construction du gigantesque barrage d’Assouan, au Sud de son pays, pour régulariser le cours du fleuve et produire l’électricité nécessaire au développement économique du pays.
Cependant, l’Egypte est fortement dépendante des politiques des pays situés en amont, le Soudan et surtout l’Ethiopie. Ceux-ci voient leur demande intérieure en eau augmenter et réalisent ou projettent de réaliser des aménagements pour capter davantage d’eau du Nil, ce qui est craint par l’Egypte : la sécurité hydrique est pour elle une question de sécurité nationale, et elle utilise une rhétorique menaçante envers les pays d’amont.
Enfin, au niveau interne, l’Egypte doit gérer l’augmentation de la demande en eau, liée à la croissance démographique, à l’urbanisation et à la hausse du niveau de vie. L’agriculture doit ainsi s’adapter et réduire sa consommation.

• Le Tigre et l’Euphrate

Le Tigre et l’Euphrate prennent leur source dans les montagnes turques, traversent une partie de la Syrie, l’Irak, et viennent se jeter dans le Golfe Persique par le delta du Chatt-el-Arab. La Turquie, située en amont, contribue à 88% au débit de l’Euphrate et à 40% au débit du Tigre, alors qu’elle ne recèle que 35% du bassin de l’Euphrate et 12% du bassin du Tigre.
Dès les années 1960, la Turquie commence les aménagements pour capter l’eau des deux fleuves, entrainant la protestation de la Syrie et de l’Irak. A partir de 1989, la Turquie met en place le projet GAP (Güeydogu Anadolu Projesi) prévoyant la construction de 22 barrages sur les deux fleuves. En 1990, la Turquie et la Syrie menacent d’en venir aux armes pour régler leur différend. En effet, selon Lassere et Descroix (2011), le projet GAP totalement réalisé aboutirait à une réduction de 70% du débit naturel de l’Euphrate à la frontière syro-turque. Avec les aménagements syriens, l’Irak ne disposerait plus que de 20% du débit naturel du fleuve. Enfin, après son utilisation par l’Irak, l’Euphrate se retrouverait à sec à son point de jonction avec le Tigre, à Qurna.
Enfin, en Turquie, le traitement de la question de l’eau relève d’enjeux géopolitiques internes. Le projet GAP a été mis en œuvre pour développer le Sud-Est anatolien, occupé par la minorité kurde. D’une part, cela a permis de satisfaire les Kurdes modérés, souhaitant une élévation de leur niveau de vie plus que l’indépendance. D’autre part, sous couvert d’un programme de réaménagement du territoire, les populations kurdes ont été déplacées loin des frontières avec l’Iran, l’Irak et la Syrie, ce qui coupe le PKK (parti indépendantiste kurde) de ses bases arrières dans les pays voisins.

• Le Jourdain

L’eau fait partie intégrante du conflit israélo-palestinien, même si l’on ne peut réduire celui-ci à une « guerre de l’eau ». Dès 1919, le président de l’Organisation sioniste mondiale, Chaim Weizmann déclarait : « tout l’avenir économique de la Palestine dépend de son approvisionnement en eau ». En 1959, Israël débute la construction d’un aqueduc pour détourner les eaux du lac de Tibériade. La guerre de 1967 éclate dans un contexte de tensions hydriques : le Liban, la Syrie et la Jordanie amorçaient des travaux de détournement du Jourdain.
La Guerre des Six Jours de 1967 constitue un tournant majeur concernant la problématique de l’eau. Israël occupe désormais l’essentiel de la vallée du Jourdain, la Cisjordanie et ses nappes phréatiques, et les plateaux du Golan riches en eau. Aujourd’hui, les nappes de Cisjordanie fournissent 25 à 30% de l’eau consommée par Israël, et le Golan 15%.
La Jordanie se trouve privée d’une vaste part des eaux du Jourdain, et est donc obligée de mettre en place une politique de restriction de la consommation en eau. La situation est encore plus critique pour les Palestiniens de Gaza et de Cisjordanie. Dans cette dernière région, leur accès à l’eau est fortement contrôlé par Israël (autorisation spéciale pour creuser des puits ; 6% de leurs terres agricoles irriguées contre 47% pour les terres israéliennes).

III – Gérer les ressources hydriques à l’avenir : paix ou conflit ?

• La pression croissante sur les ressources en eau

Si le problème de la ressource en eau a depuis toujours mobilisé les populations de la région, qui ont répondu par des aménagements toujours plus ingénieux, la situation n’a jamais été aussi délicate qu’aujourd’hui. En effet, l’expansion démographique est forte dans beaucoup de pays du Moyen-Orient. Selon Pierre Blanc (2006), le taux d’accroissement naturel, quasi nul sur la rive nord de la Méditerranée, devrait être encore de 1,3 % sur les rives méridionale et orientale d’ici 2025. Cette expansion s’accompagne d’une hausse du niveau de vie moyen, qui entraîne une consommation par tête plus élevée. L’agriculture s’est également intensifiée pour répondre à la croissance démographique. Enfin, les secteurs de l’industrie et du tourisme ajoutent un poids supplémentaire à la tension des ressources.

• Comment gérer les ressources en eau ? Politique de l’offre ou de la demande ?

La première réponse apportée est d’augmenter l’offre en eau. La méthode classique est de construire des barrages sur les fleuves pour régulariser le cours et lisser l’apport sur toute l’année. Des aqueducs pour transporter l’eau vers les villes et les régions agricoles sont également construits. Des techniques modernes sont venues s’ajouter aux techniques plus traditionnelles. Les usines de dessalement sont une nouvelle méthode, certes encore couteuse, pour augmenter les ressources en eau douce. Ce moyen est très répandu dans le Golfe. Aux Emirat arabes unis, l’usine de Jebel Ali est la plus grande du monde, avec une capacité de 900 000 m³/jour. En Israël, l’usine d’Ashkelon a été une des premières en service.

Cependant, devant les contraintes financières et les considérations environnementales, l’idée d’axer la politique sur la demande s’affirme de plus en plus. Il ne s’agit plus de chercher à augmenter les ressources en eau, mais de diminuer la consommation et les prélèvements. Au niveau de l’agriculture, les Etats essaient de développer des techniques d’irrigation au goutte à goutte, moins gourmandes en eau, tentent de privilégier les productions à forte valeur ajoutée destinées à l’exportation, ou réduisent tout simplement l’irrigation s’ils n’ont pas les moyens de développer ces techniques. L’exemple de la Jordanie est révélateur. Pays en situation de stress hydrique (voir partie I), elle a d’abord envisagé d’augmenter l’offre en eau en puisant dans les ressources non renouvelables (nappe phréatique). Aujourd’hui, elle axe sa politique sur la réduction de la demande. Cela implique des choix politiques : la ville est privilégiée au détriment des campagnes, la distribution de l’eau a été privatisée, les tarifications ont été augmentées pour éviter le gaspillage… Par conséquent, l’accessibilité à l’eau devient de plus en plus un facteur de discrimination entre riches et pauvres.

• « La guerre de l’eau n’aura pas lieu » … mais les conflits oui !

En intitulant son livre L’eau au Proche Orient, La guerre n’aura pas lieu (1998), Habib Ayeb veut s’opposer aux nombreux discours sur la fatalité de guerres liées à l’eau au Moyen-Orient. Par exemple, M. Boutros Boutros-Ghali, ministre égyptien des Affaires étrangères puis Secrétaire général de l’ONU affirmait que « la prochaine guerre au Moyen-Orient sera une guerre sur l’eau ». Ayeb reconnaît que la question du partage des ressources hydriques est la cause de tensions entre Etats. Cependant, il prend une par une ces tensions et montre qu’aucun Etat n’engagera une guerre conventionnelle pour défendre ou étendre ses prétentions sur un fleuve, un lac, une nappe phréatique. Il est par ailleurs optimiste sur la coopération qui semble s’engager à la fin des années 1990 dans divers points chauds de la région : négociations israélo-palestiniennes tentant de s’accorder sur l’eau, projet turc des « pipelines de la paix » pour acheminer de l’eau vers les pays du Golfe (en échange de pétrole) …

Cependant, les années 2000 n’ont pas vu les tensions autour de l’eau diminuer. Les tentatives de coopération ont très souvent échoué et, si des guerres de l’eau paraissent peu probables, les conflits semblent perdurer voire se renforcer, contredisant la posture plutôt optimiste de Habib Ayeb. Par exemple, dans le cas du conflit-israélo palestinien, les négociations qui avaient repris à la fin des années 1990 n’ont jamais abouti. Israël n’a pas rendu le Golan à la Syrie, contrairement aux prédictions d’Ayeb. D’autre part, la colonisation juive se renforce en Cisjordanie, accentuant l’emprise d’Israël sur les ressources hydriques. Du côté du Nil, de nouveaux Etats encore plus en amont que l’Ethiopie et le Soudan (Kenya, Ouganda, Tanzanie) émettent des prétentions à exploiter les eaux du Nil.

Il faut enfin noter que l’absence d’un droit international sur le partage des eaux ne facilite pas l’exploitation harmonieuse des ressources et le règlement pacifié des contentieux. Les Etats doivent négocier des accords bilatéraux ou multilatéraux, au prix de longues discussions qui s’enlisent souvent.

Bibliographie

  • AYEB Habib, L’eau au Proche Orient. La guerre n’aura pas lieu, Khartala-Cedej, 1998, 232 p.
  • BOËDEC François, « Une approche politique du contrôle de l’eau au Moyen Orient », Afrique contemporaine, n°205, 2003.
  • BLANC Pierre, « L’eau : un bien précieux, des enjeux multiples », Confluences Méditerranée, n°58, 2006.
  • LASSERRE Frédéric, DESCROIX Luc, Eaux et territoires. Tensions, coopérations et géopolitique de l’eau, Presses de l’université du Québec, 2011, 492 p.

Article initialement publié sur http://www.lesclesdumoyenorient.com

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