Le dessalement, recette miracle au stress hydrique en Israël

Sorek, la plus grande usine mondiale de dessalement par osmose inverse.  (Dan Bality/AP)

Malgré son climat semi-désertique et son déficit hydrique, l’Etat hébreu a réussi sa révolution de l’eau : 70% de celle consommée par les ménages vient de la mer.

Depuis la jolie plage de Palmachim, sur la côte israélienne, difficile d’imaginer ce qui se trame en sous-sol. Chaque jour pourtant, 624000 mètres cubes d’eau de mer sont aspirés par deux énormes tubes souterrains, et acheminés sur deux kilomètres à l’intérieur des terres pour être transformés en eau potable. Bienvenue à Sorek, la plus grande usine mondiale de dessalement par osmose inverse, technique considérée aujourd’hui comme la plus aboutie. Sorti du sable en2013, à 15 kilomètres au sud de Tel-Aviv, le complexe fournit 20% de l’eau courante d’Israël, donnant littéralement la mer à boire à 1,5million de personnes.

Bijou technologique, l’installation est devenue un lieu de pèlerinage pour les spécialistes du monde entier. Dans un bruit assourdissant, l’eau est projetée à travers des membranes poreuses qui la délestent de ses cristaux de sel. La saumure est rejetée dans la mer tandis que l’eau filtrée est rechargée en minéraux. «A la fin, elle est parfaitement propre à la consommation, avec tout ce qu’il faut d’alcalinité, de dureté», décrit le directeur technique Micha Taub, en remplissant un gobelet depuis un robinet placé à l’extrémité du site.

Le dessalement est l’une des recettes ayant permis à Israël de surmonter le stress hydrique auquel semblait le condamner son climat semi-désertique. Sous l’impulsion du gouvernement, quatre usines ont été ouvertes durant la dernière décennie. Une cinquième doit être mise en service d’ici à la fin 2015. Ensemble, elles produiront 70% de l’eau consommée par les ménages israéliens.

Les défenseurs de l’environnement tempèrent les louanges à l’égard d’un procédé jugé très énergivore et à l’empreinte carbone élevée. Certains s’inquiètent aussi de l’impact, mal connu, des multiples rejets d’eau très salée sur les écosystèmes marins. Les promoteurs du dessalement balaient ces craintes, et soulignent que les besoins en énergie – et le prix de revient – ont fondu avec la technique de l’osmose inverse. L’alternative consistant à ne rien faire aurait, soulignent-ils, un coût bien plus élevé.

«Ce programme a tout changé», affirme Avshalom Felber, patron d’IDE, l’opérateur de Sorek. Traditionnellement, les précipitations ne couvrent que la moitié des besoins de l’Etat hébreu. «Il y a six ans, on redoutait que le pays se trouve à court d’eau. Aujourd’hui nous en avons en excédent», poursuit le PDG, dont le groupe construit une usine près de San Diego, en Californie où sévit une sécheresse historique.

La «révolution de l’eau» israélienne suscite un intérêt marqué dans les régions souffrant de pénuries. Mi-juin, le pays a signé un accord avec la Banque mondiale pour partager son savoir-faire dans ce domaine où il s’est toujours trouvé à la pointe de l’innovation: sa première usine de dessalement a ouvert dès 1972 à Eilat (sud). Et c’est dans l’un de ses kibboutz qu’a été inventée, il y a cinquante ans, la technique du goutte-à-goutte, utilisée par 90% des agriculteurs locaux.

«Nous ne considérons pas l’eau comme une simple ressource naturelle mais comme une matière première aussi importante que le pétrole. Nous en avons fait un sujet de sécurité nationale et c’est la clé du succès.», décrit Eilon Adar, directeur de l’Institut Zuckerberg pour la recherche en eau à l’université Ben Gourion du Néguev.

Réutilisation des eaux uséesL’Etat hébreu revient pourtant de loin. Entre 2005 et 2009, une sécheresse d’une rare intensité a endommagé gravement ses aquifères et le lac de Tibériade, ses principales sources naturelles. Pour mieux répondre à l’urgence, l’Etat a confié en2007 la gestion de la précieuse ressource à une nouvelle agence interministérielle, la puissante Autorité de l’eau.

«Nous avons réfléchi comme un ménage qui dépense plus qu’il ne gagne: il fallait diminuer les frais et augmenter les revenus, raconte son porte-parole, Uri Shor. Le dessalement est un aspect central mais pas le seul.» Des campagnes de sensibilisation contre le gaspillage ont été lancées. Les prix ont été augmentés et une vaste opération de consolidation des canalisations a été engagée. Résultat, la consommation des ménages a baissé de 20% entre 2008 et 2011.

Israël a aussi mis l’accent sur le recyclage et la réutilisation des eaux usées. Une pratique dont il est le leader mondial incontesté: aujourd’hui, 86% de ses effluents sont traités contre 19% en Espagne, qui arrive en deuxième position. L’eau sortie des stations d’épuration couvre les deux tiers des besoins des agriculteurs.

A quelques kilomètres de Sorek, un détour par l’usine de retraitement de Shafdan, la plus grande du Moyen-Orient, permet de prendre la mesure de cette industrie. Ses immenses cuves reçoivent les eaux usées de toute la région centre, soit deux millions de personnes et 7000 fabriques et sites industriels. Dans une odeur pestilentielle, les effluents sont déchargés de leurs polluants en moins de 24heures grâce à l’action puissante de micro-organismes. Pour achever le processus, l’eau est injectée dans des réservoirs souterrains remplis de sables naturels qui agissent comme des filtres. «A la fin, on pourrait presque la boire», affirme Lior Paster, ingénieur sur le site. Les exploitations agricoles qui la reçoivent s’en servent d’ailleurs pour irriguer tous types de cultures, y compris les fruits et légumes les plus délicats.

Au kibboutz Ramat Rachel, près de Jérusalem, l’agronome Shaul Ben Dov se réjouit du chemin parcouru. Lors du dernier épisode de sécheresse, les agriculteurs de sa communauté ont décidé d’arracher les vieux pommiers, trop gourmands en eau, pour les remplacer par des cerisiers. «On redoutait qu’à un moment, les robinets soient vides», se souvient-il. Alignés de l’autre côté de la route, les vergers du kibboutz, qui produisent une variété de cerise très prisée dans le pays, ne manquent plus de rien aujourd’hui. «On peut irriguer tant qu’on veut, même quand les hivers sont secs, insiste M. Ben Dov. Le prix est élevé mais se voir subitement privé d’eau coûterait bien plus cher.»

Pour certains, l’avance israélienne sera vraiment un succès si elle permet de changer la donne géostratégique dans un Moyen-Orient miné par le déficit d’eau. Alors que le partage de la ressource est un point majeur de crispation avec les territoires palestiniens occupés, «Israël a désormais toutes les cartes en main pour proposer un accord plus équitable», assure Gidon Bromberg, de l’association environnementale régionale EcoPeace Middle East.

Article publié dans Le Monde du 29 juillet 2015 par Marie de Vergès.

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