Extrait de « Crise mondiale de l’eau – L’hydro-diplomatie » (p. 9-15)

La Terre d’Israël manque d’eau depuis la plus haute Antiquité, la Bible en témoigne. La France est un pays où il pleut beaucoup plus, 120 jours par an en moyenne. Pourtant, ici nous consommons 165 litres/jour/personne qui coûtent de plus en plus cher et certaines régions ont à faire face à des pénuries ! Par contraste, en Israël où la sécheresse règne, on ne manque pas d’eau, ni potable, ni pour les usages économiques. On en utilise beaucoup moins qu’en France, car on la rentabilise bien mieux. Ce qu’ils font là-bas est-il transposable ici ? Et dans tous les endroits de la planète où 5.000 enfants meurent chaque jour faute d’avoir accès à une eau potable, comme 1,6 milliard de Terriens !

L’UNESCO le dit : « pour l’accès à l’eau potable, ce ne sont pas des problèmes physiques qui sont en cause mais des problèmes financiers, ou d’organisation. Exemples : l’Ethiopie qui dispose d’une branche du Nil a des problèmes. Las Vegas dépense une orgie d’eau dans un désert. L’eau y vient du Colorado » (1). … Alors ?

L’exemple vient d’un peuple revenu sur sa terre ancestrale à la fin du XIXe siècle, après en avoir été chassé par les Romains en 70 de l’ère commune : la renaissance d’Israël est exemplaire en termes de transformation d’un territoire aride et désertique en une nation à la pointe de toutes les technologies de pointe, en particulier dans le domaine de l’eau. Tous les gens « raisonnables » voyaient cette aventure tourner court rapidement, car ce lopin de terre était vu par les voyageurs comme « désolé », comme une « terre qui mange ses enfants », qu’aucun de ses envahisseurs successifs n’avait voulu ou pu rendre habitable en deux millénaires. Comment les Juifs ont-ils fait pour faire reverdir leur terre ? Transformés en pionniers ces citadins des vagues d’immigration (2) venues d’Europe de l’Est à la fin du XIXe siècle, durent s’acclimater à la chaleur, et faire face au manque d’eau. Ils ont exploité des sources ignorées ou oubliées, et ils en ont fait profiter leurs voisins. L’exploitation de toutes les ressources naturelles leur a permis de répondre aux besoins croissants d’une population triplant en dix ans, avec 50% d’augmentation durant les 18 mois qui ont suivi la déclaration d’indépendance de l’Etat, malgré la guerre lancée contre eux et qui a duré presque un an. Les ressources naturelles ont suffi jusqu’au début des années 1970. Après, il fallut innover : les méthodes traditionnelles d’usage des ressources naturelles ne convenaient plus. L’irrigation goutte-à-goutte et un réseau à gestion centralisée ont permis de la fin des années 1960 à celle des années 1980 de maintenir à un niveau constant la consommation, malgré l’augmentation importante de la population et une amélioration spectaculaire de son niveau de vie, alors qu’une forte croissance entraine celle de la consommation d’eau des ménages. La réflexion s’est engagée sur les usages de l’eau en zone de pénurie. Quel équilibre entre besoins des ménages, agricoles et industriels, conservation des écosystèmes naturels, agrément des habitants et des touristes ? Il n’y a pas, il n’y a jamais eu, de « Parti Vert » en Israël car une ONG, la Société pour la protection de la nature en Israël, la SPNI, a été le moteur d’une prise de conscience des citoyens, de tous bords, de ce que la préservation de l’environnement était l’affaire de tous, droite et gauche, religieux et laïcs, Juifs et Arabes (on oublie souvent en France que 20% des Israéliens sont arabes). Les politiques ont suivi. La SPNI a élaboré une politique de l’eau en six volets et l’a proposée au gouvernement : réduire la part de l’agriculture en changeant les types et modes de production, augmenter la part des ménages, pratiquer la vérité des prix de vente par rapport au prix de revient de l’eau, recycler les eaux usées, économiser, tant au plan individuel que collectif et, enfin, développer les technologies pour de nouvelles ressources : dessalement d’eaux de mer ou saumâtres et recyclage généralisé. Cela a rendu possible, malgré la pénurie d’eau, le développement démographique et économique des Israéliens et des Palestiniens. C’est ce que ce livre va montrer, dans l’espoir que l’exemple soit suivi dans tous les lieux où l’homme meurt du manque d’eau potable.

L’eau est « LA » ressource de base dont l’homme ne peut se passer. Lorsqu’elle se trouve à cheval sur des frontières politiques, la coopération entre les entités voisines est indispensable. Sinon, elle devient source de conflit. Ce problème va devenir universel : selon les projections de l’OCDE, l’humanité comptera 9 milliards d’individus en 2050 et leurs besoins en eau croîtront de 55% d’ici là. 40% des Terriens vivront dans des bassins versants en situation de stress hydrique, celui-ci entrainant la dégradation de la qualité de l’eau et un prix de plus en plus élevé, d’autant plus lorsqu’on n’attaque pas la pollution « à la source », comme, par exemple, pour les eaux nitratées en France, alors que les normes de qualité imposées aux eaux sont de plus en plus strictes. Tout cela nécessite des investissements de plus en plus lourds (3). La gestion de l’eau au XXIe siècle est confrontée à de nombreux enjeux : dans un contexte de changement climatique, il sera essentiel de protéger les ressources, en qualité comme en quantité. Même en France (4), où les infrastructures existent, ce problème devient majeur.

Eau et démographie sont liées.

Sans eau, une terre est déserte. Sans eau, pas d’agriculture, pas de villes, pas de développement. A l’inverse, une population importante sur un territoire témoigne de ressources en eau. Le besoin croissant d’eau peut être partiellement rempli par des économies. La zone comprise entre Jourdain et Méditerranée est pauvre en eau. Cela n’empêche pas la croissance rapide de la population et de son niveau de vie, grâce à la technologie. Le climat est caractérisé par une haute fréquence d’années sèches, de courtes saisons des pluies et une importante évaporation des eaux de surface. Environ 70% de l’eau de pluie s’évapore, 25% s’infiltre dans les nappes phréatiques et 5% s’écoule dans les lacs et rivières. Les principales sources d’eau fraiche d’Israël et des Territoires palestiniens sont le Lac de Tibériade (Kinnereth en Hébreu), 20% des besoins israéliens, l’Aquifère côtier, 20% encore (eau potable) et enfin l’Aquifère de montagne, 20% des besoins en eau de haute qualité. L’Aquifère de montagne est la principale source d’eau fraiche en Cisjordanie. L’Autorité Palestinienne purifie peu son eau et n’utilise presque pas d’eau recyclée pour l’irrigation.

La technologie a aussi modifié la géostratégie de l’eau. Jusqu’en 1990, les sources naturelles conditionnaient le développement démographique et économique. Depuis, le dessalement et le recyclage des eaux usées pour l’agriculture permettent à Israël de transférer plus d’eau vers les Palestiniens à partir des ressources partagées, facilitant l’évolution vers une paix entre voisins. Israël est leader mondial du recyclage et le pays pratique le dessalement à grande échelle. « Dans le cadre des conflits israélo-palestinien et israélo-arabe, l’eau est un catalyseur, un prétexte, un facteur aggravant des tensions. » (5) Il n’en est plus la cause, puisque les moyens technologiques permettent de résoudre la pénurie : les Israéliens ont officialisé l’idée qu’ils visent, au terme du processus de paix, la parité en consommation d’eau par habitant pour toutes les parties concernées, mais, en attendant, ils sont respectueux du droit : amorces de droit international et accords et traités signés. Les Palestiniens semblent préférer une posture de victime face à la communauté internationale : « nous sommes soumis à leur loi et, regardez les chiffres, nous consommons bien moins d’eau qu’eux ». Les chiffres démontrent le contraire, mais peu importe, la posture est destinée à des publics différents. En réalité, nécessité fait loi et une collaboration active s’est mise en place, même si elle est niée officiellement par l’Autorité palestinienne (6). Depuis toujours, l’eau est la ressource la plus importante pour l’homme en général et pour le peuple juif en particulier. C’était le cas dans l’Antiquité, puis à la fin du XIXe siècle pour le mouvement sioniste de libération nationale du peuple juif et cela perdure pour l’Etat d’Israël. Cela se traduit dans la langue : tout comme les Eskimos ont une quarantaine de mots pour décrire la neige, l’hébreu dispose de nombreux mots pour parler des eaux : le nom générique, « mayim », est déjà un pluriel. Il apparait 580 fois dans la Bible hébraïque et c’est la métaphore la plus commune de la liturgie. Des vocables différents désignent les premières et les dernières pluies, les divers niveaux de crues et d’étiages, les six types de sécheresse et les rosées. Les patriarches et le Talmud se préoccupent du creusement de puits et de leur protection. Cela se retrouve dans la législation et les politiques d’Israël. La première guerre mentionnée dans la Bible est celle entre les bergers d’Abraham et ceux d’Abimelech pour le contrôle des puits de Beersheva. La Bible indique aussi comment résoudre ce problème : la collaboration entre les deux peuples permet une exploitation optimale pour tous. Ce principe est au centre de toutes les propositions israéliennes à notre époque.

(1) UNESCO, L’eau, source de vie, bien commun de l’humanité, Ritournelles ouréalité, journée des ONG 27 juin 2011
(2) Mouvement connu localement sous le nom de « première alyah », première « montée », nom donné dans la Bible au pèlerinage à Jérusalem et repris dans les temps modernes pour l’émigration vers Israël.
(3) Anthony Cox, Division Intégration de l’environnement et de l’économie de l’OCDE, colloque Relever le défi de l’économie verte, Cercle de l’Eau, 15-11-2012
(4) Les enjeux de l’eau (Notes d’analyse 326 – 327 et 328 – Avril 2013) – Centre d’études stratégiques du Premier Ministre
(5) La géopolitique de l’eau au Moyen-Orient, Pierre Berthelot, Questions internationales no 53 – Janvier-février 2012
(6) Daniel Reisner, avocat, ancien conseiller juridique des délégations qui ont négocié les accords de Taba sur l’eau en 2004-05.

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